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Alimentation et pouvoir : Quand les élites nous disent quoi manger

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Vendredi 8 avril 2016

 

L’alimentation, selon Caroline Durand, est un lieu de convergence de plusieurs aspects de la vie humaine, dont la santé, la science, les relations homme-femme, les relations sociales et le rapport à la nature. L’étude de l’alimentation devient donc une loupe intéressante pour observer les humains.

Dans son livre Nourrir la machine humaine : Nutrition et alimentation au Québec, 1860-1945, Mme Durand brosse le portrait d’une société où les élites utilisent l’alimentation pour tenter d’imposer leur façon de penser. Le livre de Mme Durand vient de se voir attribuer le Prix du Canada 2016 en sciences humaines. Le prix est décerné par la Fédération des sciences humaines.

La période examinée dans le livre correspond à l’industrialisation du Québec et du déplacement massif de la population de la campagne vers les milieux urbains. Ce mouvement correspond à l’adoption d’aliments transformés, qui prennent de plus en plus de place à partir des années 1920.

Selon Mme Durand, il est faux de croire que les choix que font les gens quant aux aliments à manger dépendent des décisions individuelles; en fait, les choix découlent de mécanismes complexes actionnés par les mondes de l’industrie, de la recherche, de l’Église catholique et des gouvernements.

Dans le cas du Québec, des jeux de pouvoirs dissimulés ont pendant longtemps mis le progrès scientifique au service du conservatisme social, car les entreprises comme les élites profitent de la situation de la femme au foyer et veulent l’encourager à y rester.

« Dans de nombreux discours, la nutrition sert à convaincre les femmes de la valeur et de la nécessité du travail domestique gratuit qu’elles accomplissent pour nourrir les hommes et les enfants dont la nation a besoin », raconte Mme Durand.

« Quand un groupe d’humains dit à un autre groupe quoi manger, ça revient à une relation de pouvoir et ça revient à la politique, dit-elle. Certains conseils concernant l’alimentation sont liés au nationalisme, ou à renforcer la discipline chez la population plutôt qu’à améliorer leur sante ».

Par exemple, dit-elle, lorsqu’on conseillait aux femmes de bien savoir cuisiner, ce n’était pas pour qu’elles aient des enfants en santé, mais parce qu’on cherchait à préserver l’ordre établi.

Élites et industrie en général « bénéficient de la préservation d’une féminité conforme aux convictions nationalistes, religieuses et patriarcales traditionnelles », écrit-elle.

La plupart du temps, ajoute-t-elle, les gens qui sont l’objet de conseils ont peu de ressources. Les conseils reviennent à dire à ces personnes de ne pas se faire plaisir, et d’agir uniquement de façon rationnelle. « C’est moralisateur, et c’est quelque chose qui est apparu par le pa

ssé », dit-elle. Donc, poursuit-elle, lorsque quelqu’un nous dit qu’il faudrait manger ceci et ne pas manger cela, il importe d’avoir l’œil critique et se demander quel est l’intérêt de la personne qui offre le conseil.

Le livre offre également un regard intéressant sur les habitudes alimentaires des Québécois, par exemple leur préférence pour les patates au pain si prisé des Français. Un sociologue français qui a étudié paysans en Charlevoix dans les années 1860 note avec stupéfaction que l’on consomme 203 kilos de pommes de terre par personne par année.

Bien que provoqué en partie par une crise du blé vers les années 1820, ce mouvement vers la patate offre des bienfaits réels. Il faut beaucoup moins de temps pour préparer des pommes de terre qu’il n’en faut pour boulanger du pain. Et dans une société de familles nombreuses et souvent pauvres, des économies de temps et d’argent sont importantes.

Mais même si plusieurs parlent avec nostalgie de la cuisine du bon vieux temps préparé par grand-maman, Mme Durand dit qu’en réalité, on ne voudrait pas vivre la vie de nos grand-mères. Car dans le ‘bon vieux temps’, dit-elle, les femmes travaillaient très fort et il était souvent difficile de bien manger.

Caroline Durand est professeure adjointe d’histoire et d’études canadiennes à l’Université Trent à Peterborough (Ontario). Nourrir la machine humaine : Nutrition et alimentation au Québec, 1860-1945 est publié par McGill-Queen’s University Press.

 

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Prix du Canada