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Des couches de risque : les chercheurs recueillent les expériences des communautés racisées lors de la crise de la COVID-19

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Lundi 22 mars 2021

Alors que les cas de COVID-19 continuent à se multiplier dans le monde entier, de nombreuses communautés sont confrontées à une menace supplémentaire plus insidieuse : « le virus du racisme ». Des chercheurs de partout au Canada ont examiné la nature de la discrimination raciale et ses répercussions, en particulier sur les communautés originaires d'Asie de l'Est du Canada, tout au long de la pandémie.  

Dans des domaines d'études aussi variés que l'administration, la sociologie, le travail social, et les études anglaises et culturelles, des chercheurs travaillent aux côtés des communautés de la diaspora chinoise pour découvrir comment soutenir au mieux leur santé physique et mentale et leur sentiment d'appartenance pendant cette pandémie et les crises de santé publique à venir.  

Suivre le vécu des personnes âgées originaires d'Asie de l'Est  

Mme Christine Ann Walsh, Ph. D., professeure de travail social à la University of Calgary, aux côtés des chercheuses diplômées Qianyun Wang et Jacky Ka Kei Liu, a cherché à connaître la réalité particulière des aînés immigrants au sein de la diaspora chinoise de l'Alberta. Après avoir interrogé plus d'une douzaine de personnes âgées dans la région de Calgary, les chercheurs ont commencé à mieux comprendre les difficultés uniques qu'ils rencontrent en tant qu'immigrants et aînés dans le contexte de la crise de la COVID-19, et ils ont été grandement impressionnés par leur ingéniosité et leur résilience.  

Lorsque j'ai parlé avec Jacky Ka Kei Liu de la réalité vécue par ces personnes âgées, la technologie était un thème qui revenait souvent. Alors que la routine quotidienne de nombreux participants à la recherche consistait autrefois à se promener et à prendre un café avec des amis, ces activités sociales ont maintenant été remplacées par des appels WeChat et par le biais d'autres formes de communication numérique. Le monde physique qu'ils habitent est devenu plus petit, mais pour cette génération qui conserve des liens étroits avec son pays d'origine, l'adoption de la technologie a permis de se connecter à leurs amis et leur famille au Canada et outre-mer, une ligne de soutien cruciale, car la pandémie leur cause beaucoup d'anxiété.  

Chez les personnes âgées qui sont fortement à risque, « il y a beaucoup de peur » entourant la COVID-19, a expliqué Mme Ka Kei Liu. Nombreux sont ceux qui, dans cette communauté, prennent plus de précautions que ce que leur ont demandé les responsables de la santé publique pour rester en sécurité. Les personnes âgées qui vivent avec leur famille bénéficient souvent d'un soutien important pour les tâches essentielles comme l'achat de nourriture et les rendez-vous médicaux, mais celles qui ne disposent pas de tels systèmes de soutien sont soumises à des contraintes supplémentaires, comme le fait de devoir faire les courses tôt le matin lorsque les magasins sont moins fréquentés, même si cela signifie s'aventurer à l'extérieur par temps glacial.  

Lorsqu'ils participent à des activités publiques, nombreux sont ceux qui témoignent vivre une combinaison d'âgisme, de discrimination et de racisme. « C'est très subtil et implicite », a expliqué Jacky Ka Kei Liu, racontant le cas d'une femme qui, immédiatement après être montée dans un autobus en portant un masque, a vu le seul autre passager en sortir immédiatement.  

Les incertitudes qui entourent les voyages internationaux exacerbent encore les inquiétudes. Si beaucoup ont adopté avec enthousiasme la technologie pour conserver un certain sens de la normalité, ils apprécient toujours beaucoup les interactions en face à face et s'inquiètent de savoir quand ils pourront voir leurs amis et leur famille en Chine. Ils ne veulent pas affronter les risques du voyage en avion, tout en exprimant leur crainte de ne pas « avoir une seconde chance » de voir leurs proches à l'étranger.   

Bon nombre de ces difficultés liées à la pandémie sont uniques, mais ces personnes âgées ont rappelé à l'équipe de recherche qu'« elles ont traversé beaucoup d'épreuves » et qu'elles sont convaincues d'être capables de les surmonter. Cette résilience accumulée au fil des générations continue de soutenir leur constante capacité d'adaptation pendant la COVID-19. En cherchant à faire connaître les épreuves uniques auxquelles sont confrontés les immigrants âgés, Jacky Ka Kei Liu et son équipe souhaitent également attirer l'attention sur leur capacité d'adaptation et de soutien mutuel.  

Qui verra son histoire figurer dans la mémoire publique de la pandémie?  

Mme Chandrima Chakraborty, Ph. D., professeure d'études anglaises et culturelles et directrice du Centre for Peace Studies [Centre d'études sur la paix] de la McMaster University, adopte une approche nettement axée sur les sciences humaines pour étudier l'une des formes les plus subtiles de discrimination, à savoir le racisme persistant dans le discours public officiel.  

En se basant sur des recherches antérieures sur le vécu des familles qui ont perdu des proches dans l'attentat à la bombe contre Air India en 1985, Chakraborty s'intéresse depuis longtemps aux questions de la mémoire publique et de l'histoire culturelle; en particulier, savoir quelles histoires et quels instants deviennent des sujets de conversation nationale et lesquels « ne franchissent pas la frontière du local? » 

Elle a expliqué qu'en regardant l'histoire, nous pouvions voir les lignes de démarcation sociopolitiques des caractérisations racistes qui sont devenues de plus en plus visibles au cours de la crise de la COVID-19, en particulier celles relatives à la communauté originaire d'Asie de l'Est. La Loi de l'immigration chinoise du Canada sur l'immigration chinoise de 1885 contenait des caractérisations discriminatoires à l'égard des Chinois qui ont persisté pendant des générations. Dans les moments de crise, explique Chakraborty, « le public s'accroche à ces récits ». 

Il est important pour les chercheurs, comme pour les Canadiens en général, d'examiner de manière critique ces récits et de se poser des questions sur ce que nous entendons dans les médias et les déclarations des autorités publiques. Les recherches de Chakraborty poseront des questions telles que : « De quelle manière l'histoire de la COVID-19 au Canada a-t-elle été présentée dans les médias grand public? De quelle manière les contextes sociopolitiques actuels produisent-ils des effets relatifs à la COVID-19 sur les communautés racisées ou comment les aggravent-ils? 

La manière dont ce message subtil atteint les communautés d'Asie de l'Est et du Sud (les groupes sur lesquels ce projet se concentrera) a des ramifications importantes pour leur bien-être, a expliqué Mme Chakraborty. Face à la discrimination qui sévit actuellement, « ils réorganisent leur vie quotidienne » pour éviter de se sentir visés.  

En fin de compte, le fait de critiquer notre discours sociopolitique dans des moments comme celui-ci, c'est s'assurer que les Canadiens racisés éprouvent un sentiment que la nation dans laquelle ils vivent est inclusive et qu'ils en font partie. Comme les cas de discrimination anti-asiatique sont de plus en plus visibles pendant la crise de la COVID-19, Mme Chakraborty pose la question de savoir s'il existe une façon pour nous tous de créer un sentiment de sécurité pour les Canadiens marginalisés sur le plan racial.  

Chandrima Chakraborty en est aux premières phases de cette recherche, mais elle a déjà des plans sur la manière de tirer parti des connaissances et des enseignements qui en découlent. Il s'agit notamment de donner à ses informateurs la possibilité de raconter publiquement leur histoire, de faire entendre leur voix et de témoigner de leurs vécus sans l'intermédiaire de journalistes ou d'universitaires.  

Pour de nombreux projets de recherche communautaires en cours (voir notre reportage précédent sur les projets de recherche examinant l'impact de la COVID-19 sur la communauté Est-Asiatique), cela reste une motivation première et inspirante : mettre le vécu des communautés marginalisées, les difficultés auxquelles elles ont été confrontées, leur capacité et leur résilience au premier plan des dialogues urgents et émergents. « C'est dans les moments de crise que les actes racistes [subtils] deviennent légitimes », souligne Mme Chakraborty. Peut-être qu'en écoutant les communautés et en travaillant avec elles, cet épisode de pandémie peut aussi devenir un point de ralliement pour la justice raciale.  

 

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