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Les femmes Patriotes : des correspondantes politisées

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Lundi 10 avril 2017

Il existait au 19e siècle une frontière très nette entre la sphère du privé – une sphère domestique habitée essentiellement par les femmes – et la vie publique, un domaine d’affaires et de politique surtout masculin.

Un nouveau livre par Mylène Bédard de l’Université Laval vient montrer que la frontière entre les deux sphères était plus poreuse qu’on ne le croyait, surtout pour les femmes. En examinant les lettres des femmes Patriotes au Québec, Mme Bédard montre l’engagement politique de femmes pourtant exclues de la vie publique.

Le livre de Mme Bédard, Écrire en temps d’insurrections : Pratiques épistolaires et usages de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840) vient de se voir attribuer le Prix du Canada en sciences humaines et sociales 2017 décerné par la Fédération des sciences humaines.

Mme Bédard dit avoir voulu explorer ce qu’elle appelle un angle mort de l’histoire du Québec – la contribution des femmes à des événements marquants comme les Troubles de 1837-1838.

Bien des historiens, raconte-t-elle, disent que les femmes de l’époque n’ont pas laissé de traces écrites. Mais en fouillant dans les archives (et elle invite d’autres historiens à retourner aux sources), Mme Bédard a trouvé 300 lettres de cinq correspondantes liées aux Patriotes : Julie Bruneau-Papineau (épouse du chef des Patriotes, Louis-Joseph Papineau); Rosalie Papineau-Dessaules; Marguerite et Reine-Marie Harnois; et Marguerite Lacorne-Viger.

Le livre offre une analyse de ces lettres qui montrent, en plus d’une conscience politique, comment ces femmes exerçaient leur influence – soit pour soutenir des époux ou pour faire des demandes auprès des autorités publiques. Les femmes lisent les journaux de l’époque pour se former leurs opinions. « La presse leur donne un tremplin pour des idées politiques », explique Mme Bédard.

Et leurs opinions sortent dans leurs lettres, qui sont souvent rédigées après la lecture des journaux du matin – « un peu comme aujourd’hui, quand on voit quelque chose sur Facebook et ensuite on commente », explique Mme Bédard.

Julie Bruneau-Papineau, par exemple, a écrit à son mari après avoir lu qu’il avait pris position sur un sujet d’actualité à Québec. Elle le rabroue de ne pas lui en avoir parlé, car elle dit que les gens en ville lui demandent des explications – explications qu’elle n’est pas capable de fournir, ce qui la met dans l’embarras.

Les lettres ne parlent pas toutes de politique – il est bien sûr question des enfants et des aléas de la vie domestique. Mais Mme Bédard dit être frappée par le désir de ces femmes d’élargir leur monde : « Il y a un désir de ne pas être silencieuses dans la sphère du privé, dit-elle, de ne pas se résigner à être exclues du domaine politique ».

En fait, dit-elle, ces femmes vacillent entre deux mondes : Elles font des dîners champêtres entre elles, tout en affichant un discours révolutionnaire.

« Ce qui me fascine c’est qu’elles gardent toujours un pied dans ce qui est acceptable, tout en profitant de la brèche qui existe pour élargir la conception du féminin. ».

Mylène Bédard est professeure au Département des littératures de l’Université Laval et membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises. Écrire en temps d’insurrections : Pratiques épistolaires et usage de la presse chez les femmes patriotes (1830-1840) est publié par Les Presses de l’Université de Montréal.