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Prix du Canada 2015: La classe politique du Canada à la remorque de l’industrie du pétrole?

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Mercredi 22 avril 2015

Daniel Drolet

Il est quasiment impossible pour un membre de la classe politique de critiquer l’industrie pétrolière au Canada, affirme Dominique Perron, auteure d’un récent livre analysant les identités, mythes et discours entourant le pétrole dans l’Ouest canadien.

Il s’agit selon elle d’un important blocage qui empêche un véritable débat autour des grands enjeux de l’industrie pétrolière, dont les sables bitumineux. Ce blocage, dit-elle, risque à la longue de ruiner l’économie albertaine. Et le Québec, ajoute-t-elle, n’est pas à l’abri, car la Caisse de dépôt et placement investit en Alberta, et s’expose ainsi aux mêmes risques les Albertains.

Mme Perron, professeure à la retraite à l’Université de Calgary, vient de recevoir le Prix du Canada 2015 en sciences sociales de la Fédération des sciences humaines pour son livre L’Alberta autophage : identités, mythes et discours du pétrole dans l’Ouest canadien.

Elle ne s’en cache pas pour dire que le livre risque de déranger, car elle tient à faire la preuve que la classe politique du pays est à la remorque de l’industrie pétrolière.

« Le coup de maître de l’industrie pétrolière c’est d’avoir assez rapidement pu imposer son point de vue, dit-elle. Elle a le pouvoir et les moyens d’imposer ses dictats à la classe politique. L’industrie pétrolière n’a plus besoin de parler pour elle-même. C’est la classe politique qui parle en son nom ».

Elle affirme que le seul politicien haut-placé qui a osé adresser des critiques à l’industrie pétrolière est l’ancien premier ministre albertain Peter Lougheed, quelques années avant sa mort en 2012.

Mais autrement, dit-elle exemples à l’appui, quiconque ose critiquer la dominance du pétrole se fait descendre non pas par l’industrie mais par la classe politique elle-même.

Mme Perron dit avoir eu à surmonter plusieurs obstacles pour produire son livre et a eu de la difficulté à trouver du financement. Mais en bout de ligne, elle dit ces difficultés lui ont accordé une certaine indépendance.

Le titre de son livre, L’Alberta autophage, vient de la description présentée par le sociologue Denis Duclos d’une société capitaliste qui se mange elle-même. Dans le cas de l’Alberta, Mme Perron affirme que la province est littéralement en train de bouffer son propre territoire avec le projet des sables bitumineux.

En reliant si étroitement son économie à l’extraction d’une ressource naturelle dont le prix fluctue, l’Alberta subit les contrecoups de ces fluctuations; un effondrement suit inévitablement chaque boom. Et pourtant, dit-elle, son rapport avec l’industrie pétrolière est tellement fort que l’Alberta semble incapable de prévoir les creux de la vague.

« Aussi longtemps qu’on continue à croire au pétrole, on ira donc de boom en effondrement en cycles de plus en plus accélérés jusqu’à ce que ce ne soit plus soutenable », dit-elle.

L’Alberta et le Québec se ressemblent à bien des égards, dit-elle. Mais elle affirme qu’en finances, elle croit que les Québécois sont peut-être plus « fins-finauds » que les Albertains. Le fonds Héritage, le ‘bas de laine’ que se sont créés les Albertains pour leurs profits du pétrole, ne contient que 17 milliards de dollars. Tandis que la Caisse de dépôt et placement du Québec, le ‘bas de laine’ québécois, est bien plus important, avec 225,9 milliards de dollars.

Mais attention, dit-elle : La Caisse place beaucoup d’argent en Alberta.Et elle ajoute, avec une pointe d’ironie, que les étudiants québécois qui manifestent dans les rues de Montréal contre les hydrocarbures devraient peut-être songer à organiser leurs manifestations devant les bureaux de la Caisse.

Dominique Perron est professeure agrégée (à la retraite) à l’Université de Calgary. Originaire de Baie-Comeau, elle a obtenu un doctorat de l’Université Laval. L’Alberta autophage : identités, mythes et discours du pétrole dans l’Ouest canadien est publié par University of Calgary Press.

Image: University of Calgary Press

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