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Forger des liens communautaires pour améliorer les systèmes alimentaires

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Lundi 19 avril 2021

 

Pendant la crise de la COVID-19, des chercheurs de partout au Canada ont mis en œuvre des projets à un rythme sans précédent dans le but de soutenir les décideurs politiques, les responsables de la santé publique et le grand public, et ce dans un contexte où les risques sanitaires subsistent et que la reprise économique et sociale est imminente. De nombreux projets innovants s'appuient sur des liens et des réseaux communautaires solides afin de tirer des leçons des épreuves subies et des réponses apportées à l'échelle locale.

Pleins feux sur les initiatives alimentaires locales

Au sein du Culinaria Research Centre, un centre d'études alimentaires de l'Université de Toronto, la professeure Jayeeta Sharma et son équipe de recherche ont bâti un vaste réseau toujours croissant de partenaires communautaires afin de comprendre les obstacles à la sécurité alimentaire à Toronto pendant la pandémie et de tirer des leçons des foyers de résilience du système alimentaire qui sont apparus en dépit des difficultés du système.

La schématisation de l'insécurité alimentaire et de la résilience du système alimentaire requiert une approche interdisciplinaire. Jayeeta Sharma est avant tout une historienne dont les recherches ont porté sur l'histoire culturelle et les systèmes alimentaires urbains; elle a récemment examiné les systèmes alimentaires de la ferme à la table et le « commerce éthique » dans le secteur de l'agriculture et des services alimentaires en Asie du Sud. Bryan Dale, boursier postdoctoral et directeur de programme du projet Feeding the City [Nourrir la ville], se concentre actuellement sur les pratiques agricoles écologiques au Canada ainsi que sur la souveraineté alimentaire, l'agroécologie et l'accès élargi aux aliments produits de manière écologique.

La Coalition pour une saine alimentation scolaire s'est jointe au projet en tant que partenaire communautaire de la première heure, et l'équipe continue d'accueillir des collaborateurs d'organisations scolaires et politiques telles que la Trent University, la Ryerson University et le Toronto Food Policy Council [Conseil de la politique alimentaire de Toronto]. Par l'officialisation d'un réseau de chercheurs sur le système alimentaire dans toute l'Ontario, le projet vise à créer un centre universitaire de connaissances liées aux questions de sécurité alimentaire.

Dans le cadre du volet public de ce projet (intitulé Feeding the City: Beyond the Pandemic [Nourrir la ville : au-delà de la pandémie]), l'équipe organise des événements numériques pour conscientiser le public aux problèmes du système alimentaire qui émergent de la pandémie, mettre en évidence les lacunes du système actuel en matière de sécurité alimentaire et échanger des histoires sur la « résilience du système alimentaire » découlant d'initiatives communautaires.

Afin de mieux comprendre le travail des membres des communautés pour assurer l'accès à la nourriture pendant la pandémie, l'équipe mène un amalgame d'études exploratoires des médias sociaux, d'analyses des médias et d'entretiens avec les communautés, en particulier celles « où le silence règne ». « Personne ne répertorie ceux qui dépendent de la nourriture halal », propose Jayeeta Sharma comme exemple des communautés présentant des particularités culturelles et des quartiers racisés qui se trouvent souvent en dehors des réseaux traditionnels d'aide alimentaire d'urgence. Les étudiants chercheurs du projet utilisent également leurs réseaux de voisinage pour combler les lacunes dans l'histoire de la sécurité alimentaire à Toronto pendant la crise de la COVID.

Qu'ont appris ces chercheurs jusqu'à présent de leur réseau tentaculaire d'acteurs du système alimentaire? La propension de la crise de la COVID-19 à exacerber les inégalités existantes dans le système alimentaire de Toronto est une préoccupation majeure. Là où les déserts alimentaires existaient avant la pandémie, les difficultés d'accès à des aliments de haute qualité et abordables n'ont fait que s'accroître. Bryan Dale souligne que toutes les nouvelles connaissances acquises sur l'insécurité alimentaire pendant la pandémie doivent être mises en relation avec les lacunes et les inégalités à long terme au sein de nos systèmes alimentaires urbains.

Jayeeta Sharma et Bryan Dale ont également été témoins d'exemples de réseaux locaux qui interviennent pour fournir une aide alimentaire d'urgence aux populations vulnérables. L'un des principaux objectifs du projet est de « recueillir les preuves de la résilience là où elle se manifeste ». Citons comme exemple le travail de la ferme communautaire de Black Creek qui, en plus d'exploiter une ferme biologique de huit acres et d'offrir une formation continue et un programme de littératie alimentaire, a livré des milliers de boîtes de nourriture d'urgence aux membres de la communauté Jane et Finch pendant la crise de la COVID-19.

Bryan Dale explique que leur équipe de recherche considère l'insécurité alimentaire pendant la pandémie comme le prolongement des échecs de planification urbaine et sociale qui ont laissé des communautés vulnérables.

Recherche visant à soutenir les travailleurs agricoles migrants

Il serait impossible de discuter des difficultés rencontrées par le système alimentaire de l'Ontario sans aborder la situation critique des travailleurs agricoles migrants de la province. Mme Leah Vosko, Ph. D., professeure au département de politique de la York University et titulaire de la Canada Research Chair in the Political Economy of Gender & Work [chaire de recherche du Canada en économie politique du genre et du travail], a beaucoup écrit sur le Programme des travailleurs agricoles saisonniers (PTAS). Dans son livre intitulé Disrupting Deportability, elle examine les obstacles qui empêchent les travailleurs migrants de défendre leurs droits en matière de travail.

Pendant la pandémie au cours de laquelle les travailleurs agricoles migrants ont été jugés essentiels, les risques sanitaires posés par le virus conjugués aux problèmes déjà existants, notamment des logements surpeuplés et de mauvaise qualité, le manque d'accès aux transports et les lacunes en matière de sécurité au travail, ont engendré un « véritable cocktail explosif », ce qui a entraîné de multiples éclosions dans les fermes du sud de l'Ontario et a provoqué la mort de trois travailleurs migrants venus du Mexique : Bonifacio Eugenio Romero, Rogelio Munoz Santos et Juan Lopez Chaparro.

« Beaucoup de problèmes qui sont apparus au grand jour existaient déjà », a déclaré Mme Vosko, expliquant la nécessité de réformer le PTAS. « Oui, les lois doivent être bonnes, elles doivent être améliorées, mais elles doivent aussi être correctement appliquées ». Lorsque les fonctionnaires ont commencé à travailler à domicile au début de la pandémie, les inspections des logements des travailleurs se sont faites entièrement à distance, un changement qui a permis aux employeurs de rogner sur les coûts et de ne pas mettre en place les mesures de sécurité nécessaires pour faire face à la pandémie. Ce n'est là qu'un exemple parmi d'autres de ce que Leah Vosko et les défenseurs des travailleurs qualifient souvent de « droits sans recours » – des normes minimales sur papier pour le traitement des travailleurs migrants, mais dont les protocoles d'application présentent des lacunes importantes.

« Somme toute, nous devons faire en sorte que les travailleurs migrants puissent se faire entendre ». Nous connaissons leurs préoccupations, mais « il y a beaucoup de peur », dit Mme Vosko à propos de la crainte de représailles de la part des employeurs lorsque les travailleurs s'expriment. Leur statut au Canada étant directement lié à leur employeur, les travailleurs migrants vivent sous la menace constante d'être renvoyés chez eux, ce que Leah Vosko appelle « l'expulsion institutionnalisée ». Cela les décourage de dénoncer les abus.  

Elle encourage les Canadiens à réfléchir à notre sentiment d'humanité commun à l'égard des travailleurs agricoles migrants, et à nous rappeler à quel point nous sommes redevables à ceux qui effectuent un travail crucial, mais sous-évalué, pour nourrir les Canadiens. Leah Vosko, aux côtés d'autres universitaires, experts médicaux et responsables de services cliniques et sociaux, contribue au Migrant Worker Health Expert Working Group [groupe de travail d'experts sur la santé des travailleurs migrants], une coalition de professionnels qui élaborent des orientations en matière de politiques fondées sur des données probantes pour assurer la sécurité et le bien-être des travailleurs agricoles migrants pendant la crise de la COVID-19. Ce travail est mené en parallèle avec celui des groupes de défense, notamment le Migrant Rights Network [Réseau des droits des migrants], qui mobilise un vaste réseau de soutien en matière de justice pour les migrants et plaide en faveur de réformes importantes dans le cadre du PTAS.

De la production agricole aux réseaux de distribution urbains, les systèmes alimentaires du Canada ont depuis longtemps besoin d'améliorations considérables pour accroître leur accessibilité et leur résilience. Il faut espérer que, grâce à une collaboration soutenue entre les collectivités, les défenseurs des droits et les universitaires, nos politiques et nos systèmes alimentaires sortiront de cette pandémie un peu plus forts qu'ils n'y sont entrés.

 

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